Les questions à poser à sa grand-mère, on les cherche la veille d'un déjeuner, avec l'idée d'enfin lui faire raconter sa vie. À table, on demande « c'était comment, ton enfance ? », elle répond « oh, c'était une autre époque », et c'est fini. Ce n'est pas qu'elle n'a rien à dire : la question était trop grande. Une grand-mère ne raconte pas une époque ; elle raconte le jour où son père a renversé la soupière. Les 90 questions qui suivent visent chacune un jour, une personne, une chose faite ou dite. Avant la liste, quatre règles pour les poser, parce que la meilleure question mal posée ne donne rien.
Comment poser ses questions à sa grand-mère
Une question à la fois, et puis du silence
Vous posez une question, une seule, et vous vous taisez. Elle cherche. Le silence vous paraît long ; pour elle, c'est le temps de retrouver la cuisine, l'odeur, le prénom. Une deuxième question lui coupe le souvenir. Si elle répond en trois mots, répétez son dernier mot avec un point d'interrogation (« Le formica ? ») ou attendez deux secondes. Elle reprend très souvent d'elle-même.
Cherchez une histoire, pas un décor
« La cuisine sentait la soupe » est un décor. « Le jour où mon frère a fait tomber la soupière » est une histoire. Le décor ne fait pas un livre ; l'histoire, oui. Deux questions de décor au plus sur un sujet (ce qu'on voyait, ce que ça sentait), puis passez à l'événement : « Raconte-moi une fois, dans cette cuisine. » Dès qu'elle dit « une fois », « un jour », « je me rappelle quand », un prénom, ou une phrase que quelqu'un a dite, lâchez tout le reste et allez là.
Les six marches d'une histoire
Pour qu'une histoire aille jusqu'au bout, il y a six marches, dans l'ordre, une question par marche, sans jamais les nommer :
- Juste avant : « Ce jour-là, tu faisais quoi ? »
- Le moment : « Et là, qu'est-ce qui est arrivé ? »
- Ce qu'elle a fait ou dit : « Tu as dit quoi ? »
- Ce que l'autre a fait ou dit : « Et lui, il a répondu quoi ? »
- Juste après : « Et le soir ? », « Et le lendemain ? »
- Ce qui en est resté : « Tu l'as encore, cette boîte ? », « Tu le racontais à tes enfants ? »
Les deux dernières marches ne se demandent jamais de face. Jamais « qu'est-ce que tu ressentais », « ça t'a fait quoi », « qu'est-ce que ça a changé pour toi ». Ces questions font répondre « bah, c'est la vie » à presque toutes les grands-mères, et une fois qu'elle a dit « c'est la vie », n'y revenez plus de l'après-midi. On atteint le sentiment par ce qu'elle a fait ou dit, jamais en le demandant.
Les relances tiennent en trois mots
« Et là ? », « Il a dit quoi ? », « Et toi ? », « Et après ? », « Qui était là ? », « Tu avais quel âge ? ». C'est tout. Une relance plus longue devient une question, et une question de trop referme ce qui s'ouvrait. Si elle énumère (les plats, les frères, les voisins), prenez un élément et demandez la fois : « Et le lapin, la fois où tu l'as fait pour douze ? » Une histoire est finie quand elle a dit comment ça s'est terminé, ou quand elle dit « voilà ». Finissez-en une avant d'en ouvrir une autre.
Les questions qui ferment une histoire
Avant les bonnes, les mauvaises, parce qu'on les pose sans s'en rendre compte.
- La question qui contient la réponse : « C'était pour les grandes occasions, le vin bouché ? » Elle dira oui. Demandez plutôt : « On le sortait quand, le vin bouché ? »
- La question à deux choix : « Tu t'es approchée, ou tu es restée en arrière ? » Elle choisira l'un des deux, même si la vérité était un troisième. Demandez ce qu'elle a fait.
- Le superlatif : « Ton plus beau souvenir ? », « Le moment le plus dur ? » Personne n'a de réponse à ça. Elle cherchera, ne trouvera pas, et dira « je ne sais pas ».
- L'hypothèse : « Si tu pouvais revivre un jour ? », « Qu'est-ce que tu ferais autrement ? » Ce n'est pas sa vie, c'est une rédaction.
- Le sentiment de face : « Qu'est-ce que tu ressentais ? » Voir plus haut.
- La question de fiche : « Tu es née en quelle année ? » Utile pour le livre, inutile pour la conversation. Gardez-les pour la fin, ou pour la mairie.
- Le sujet qu'elle n'a pas ouvert : un deuil, une guerre, une maladie, une violence. Ne les abordez jamais de vous-même. Si elle en parle, taisez-vous, puis dites « merci de me l'avoir dit », et ne creusez pas.
Les questions à poser à sa grand-mère, par période
Tutoiement ou vouvoiement, c'est selon votre famille ; ici nous écrivons « tu ». Ne les posez pas dans l'ordre ; prenez celle qui vous intrigue, et suivez ce qu'elle ouvre. Dix de ces questions suffisent pour un après-midi, à condition de monter les six marches à chaque fois.
L'enfance et la maison
- Dans la maison où tu as grandi, où est-ce que tu dormais ?
- Le matin, qui se levait le premier, et qu'est-ce qu'il faisait ?
- Raconte-moi un repas chez tes parents : qui était à table, qui servait ?
- Il y avait quoi, dans le jardin ou dans la cour ?
- Raconte-moi une bêtise que tu as faite, et ce que tes parents ont dit.
- Comment s'appelait ton premier animal, et comment il est arrivé chez vous ?
- Quand tu étais malade, qui s'occupait de toi, et il faisait quoi ?
- Qu'est-ce que ta mère cuisinait le dimanche ? Raconte-moi un dimanche en particulier.
- Ton père, quand il rentrait du travail, il faisait quoi en premier ?
- Tes grands-parents, tu les voyais quand ? Raconte-moi une visite chez eux.
- Il y avait un objet dans la maison qu'on n'avait pas le droit de toucher ?
- Raconte-moi un Noël, ou une fête, chez tes parents : il s'est passé quoi ce jour-là ?
- Avec tes frères et sœurs, de quoi vous vous disputiez ?
- Le soir, avant de dormir, on faisait quoi chez vous ?
- Il y a eu un jour où tu as eu vraiment peur, enfant ? Il s'est passé quoi ?
L'école et la jeunesse
- Le premier jour d'école, qui t'a accompagnée, et tu portais quoi ?
- Comment s'appelait ta maîtresse ou ton maître, et qu'est-ce qu'il disait tout le temps ?
- Raconte-moi une punition à l'école.
- Tu allais à l'école comment, et avec qui ?
- Ta meilleure amie, comment vous vous êtes rencontrées ?
- Il y a eu un jour où tu as été fière à l'école ? Raconte.
- À quel âge tu as arrêté l'école, et qui a décidé ?
- Le premier argent que tu as gagné, tu l'as gagné comment, et tu en as fait quoi ?
- Qu'est-ce que tu faisais le jeudi, ou le dimanche, quand tu étais jeune fille ?
- Raconte-moi le premier bal, ou la première fête, où tu es allée.
- Il y avait une chanson que tout le monde chantait à cette époque ? Tu te souviens d'un endroit où on la chantait ?
- La première fois que tu es partie loin de chez tes parents, c'était pour aller où ?
- Qu'est-ce que tu voulais faire, comme métier, à quinze ans ? Et qui t'a dit quoi ?
Les amours et le mariage
- La première fois que tu as vu grand-père, tu étais où, et il faisait quoi ?
- Qu'est-ce qu'il t'a dit, la première fois qu'il t'a parlé ?
- Comment il a fait sa demande, et tu as répondu quoi ?
- Tes parents, qu'est-ce qu'ils ont dit de lui, la première fois ?
- Le jour du mariage, tu t'es levée à quelle heure, et il s'est passé quoi avant la cérémonie ?
- Qui était là, au repas de mariage ? Raconte-moi un moment du repas.
- Vous avez habité où, en premier ? Raconte-moi le premier soir dans ce logement.
- Votre première dispute, c'était à propos de quoi, et comment ça s'est terminé ?
- Il avait une habitude qui t'agaçait ? Raconte-moi une fois.
- Il y a eu un cadeau qu'il t'a fait et que tu as gardé ? Raconte-moi le jour où il te l'a donné.
- Avant grand-père, il y a eu quelqu'un d'autre ? Tu peux me raconter, ou pas.
- Vous êtes partis en voyage de noces ? Il s'est passé quoi là-bas ?
Le travail
- Ton premier vrai travail, tu l'as trouvé comment ?
- Le premier jour, qui t'a expliqué quoi faire ?
- Raconte-moi une journée de travail, du matin au soir.
- Ton patron, ou ta patronne, il était comment ? Raconte-moi une fois où tu as eu affaire à lui.
- Il y a eu un jour où tu as failli partir, ou où tu es partie ? Il s'est passé quoi ?
- Avec tes collègues, vous faisiez quoi à la pause ?
- Il y a eu une erreur, au travail, dont tu te souviens encore ?
- Comment tu allais au travail, et combien de temps ça prenait ?
- Ta première paie, tu l'as touchée comment, et tu l'as dépensée pour quoi ?
- Si tu n'as pas travaillé dehors, raconte-moi une journée à la maison, avec les enfants petits.
- Le dernier jour de travail, avant la retraite, il s'est passé quoi ?
Les enfants et la maison de famille
- Quand tu as su que tu attendais ton premier enfant, tu l'as dit à qui en premier, et comment ?
- Raconte-moi le jour de la naissance : tu étais où, qui était là ?
- Comment vous avez choisi le prénom, et qui n'était pas d'accord ?
- Les premières nuits, c'était comment ? Raconte-moi une nuit en particulier.
- Qu'est-ce que tu cuisinais pour les enfants, et il y avait un plat qu'ils refusaient ?
- Raconte-moi une bêtise d'un de tes enfants, et ce que tu as fait.
- Les vacances, vous partiez où ? Raconte-moi un départ.
- Il y a eu un jour où tu as eu très peur pour un de tes enfants ?
- Comment s'est passé le premier jour d'école de ton aîné ?
- Vous avez déménagé ? Raconte-moi le jour du déménagement.
- Il y avait une voiture ? Raconte-moi la première, et une fois où elle est tombée en panne.
- Le dimanche, dans la maison de famille, ça ressemblait à quoi ? Prends un dimanche précis.
- Le jour où ton dernier enfant est parti de la maison, tu as fait quoi, ce soir-là ?
Les grands événements et l'époque
- Tu te souviens du jour où tu as eu l'électricité, l'eau courante, la télévision, ou le téléphone à la maison ?
- La première fois que tu as vu la mer, ou la montagne, tu avais quel âge, et qui t'a emmenée ?
- Tu as voté pour la première fois quand ? Tu te souviens de ce jour-là ?
- Il y a un événement dont tout le monde parlait, et tu te souviens où tu étais ce jour-là ?
- Le premier appareil photo de la famille, c'était qui qui prenait les photos ?
- Raconte-moi la première fois que tu as pris le train, ou l'avion.
- Qu'est-ce qu'on faisait, à l'époque, qu'on ne fait plus du tout ? Raconte-moi une fois où tu l'as fait.
- Un prix dont tu te souviens : le pain, le loyer, un manteau. Et comment on faisait quand ça ne suffisait pas ?
Les gens qui ont compté
- Qui t'a appris à cuisiner, et quel plat en premier ? Raconte-moi la leçon.
- Il y a quelqu'un qui t'a aidée à un moment où tu en avais besoin ? Il a fait quoi ?
- Un voisin ou une voisine dont tu te souviens : raconte-moi une histoire avec lui.
- Qui était la personne la plus drôle de ta famille ? Raconte-moi une fois où elle a fait rire tout le monde.
- Il y a quelqu'un avec qui tu t'es brouillée, et comment ça s'est passé ? Tu peux ne pas répondre.
- Un médecin, un curé, un instituteur, un commerçant qui comptait dans le village ou le quartier : raconte-moi une fois avec lui.
- Ta mère, qu'est-ce qu'elle disait tout le temps ? Et ton père ?
- Il y a quelqu'un que tu aimerais remercier et que tu n'as jamais remercié ? Qu'est-ce qu'il avait fait ?
Maintenant, et ce qu'elle veut laisser
- Le matin, aujourd'hui, tu fais quoi en premier ?
- Il y a un objet chez toi que tu voudrais que quelqu'un garde ? Raconte-moi d'où il vient.
- Une recette que tu voudrais qu'on continue de faire : dis-la moi comme tu la fais, pas comme dans le livre.
- Qu'est-ce que tes enfants ne savent pas de toi, et que tu voudrais bien raconter ?
- Une chose que ta mère t'a apprise et que tu as apprise à tes enfants ?
- Le jour où tu es devenue grand-mère, tu l'as appris comment ?
- Raconte-moi une fois avec un de tes petits-enfants, quand il était petit, dont tu te souviens.
- Il y a une chose que tu as faite dans ta vie et dont tu es contente ? Raconte-moi le jour où tu l'as faite.
- Qu'est-ce que tu aimerais qu'on dise de toi dans cent ans ? Une phrase, pas plus.
- Il y a une histoire que tu n'as jamais racontée à personne ? Tu décides si tu la racontes, et si on l'écrit.
Quand elle dit « je n'ai rien d'intéressant à raconter »
Ne la contredisez pas : elle y croit, vous perdriez. Posez une question concrète sur un jour : « Le jour de ton mariage, tu t'es levée à quelle heure ? » Elle répondra « six heures », vous direz « six heures ? », et elle enchaînera sur la coiffeuse qui était en retard. L'intérêt ne se discute pas, il se produit.
Quand elle vous retourne la question, répondez vrai et court, puis revenez à elle. Quand elle se trompe sur une date, laissez : la date contradictoire fait partie de son histoire. Quand elle raconte une histoire que vous connaissez déjà, écoutez jusqu'au bout, relevez un détail nouveau, et demandez ce qui s'est passé juste après.
Garder ce qu'elle a dit
Une bonne conversation sans trace, c'est une histoire perdue une deuxième fois. Posez votre téléphone sur la table, enregistreur lancé, et oubliez-le. Avec quoi, comment, et comment garder ces fichiers trente ans : c'est le guide pour enregistrer la voix de ses grands-parents. Un livre à remplir peut servir de support, à condition que ce soit vous qui écriviez pendant qu'elle parle.
Si vous ne pouvez pas être là chaque semaine, il existe une autre façon de poser ces questions. Jeanne, une voix créée par ordinateur, téléphone à votre grand-mère une fois par semaine, l'écoute, se souvient de l'appel précédent, et relance comme ci-dessus, par les six marches, en trois mots. Elle dit à chaque appel qu'elle est un programme, elle ne parle jamais comme à un enfant, et ce qui est dit « entre nous » n'est pas écrit. Le soir, vous recevez deux minutes de sa voix et ce que vous ne saviez pas. Le livre est fait de ses mots exacts, et elle le relit la première. C'est une option parmi d'autres, avec ses prix sur la page des prix et ses limites sur la page honnêteté.
Questions fréquentes
Combien de questions poser à sa grand-mère en une fois ?
Peu. Cinq à dix questions suffisent pour un après-midi, si vous montez les six marches à chaque réponse. Une bonne question bien suivie donne vingt minutes d'histoire ; vingt questions à la file donnent vingt réponses de trois mots.
Faut-il poser les questions dans l'ordre chronologique ?
Non. Commencez par ce qui vous intrigue, ou par ce qu'elle a envie de raconter aujourd'hui. L'ordre se reconstruit après, au moment d'écrire ou de classer les enregistrements.
Comment faire si elle répond toujours en deux mots ?
Répétez son dernier mot avec un point d'interrogation, et attendez. Si ça ne vient pas, changez de question vers quelque chose de plus petit : un jour, un objet, une personne. Et acceptez qu'un jour elle n'ait pas envie ; ce n'est pas un échec, c'est un mardi.
Peut-on poser ces questions par téléphone ?
Oui, et c'est parfois mieux : sans regard, certaines personnes se livrent plus facilement. Une question, un silence, une relance courte, ça marche aussi bien qu'en face. Enregistrez l'appel avec son accord, ou prenez des notes juste après.
Comment préparer une interview de sa grand-mère pour un livre ?
Choisissez dix questions dans la liste, de deux ou trois périodes différentes. Prévenez-la qu'il n'y a pas de bonne réponse et que vous enregistrez. Pièce calme, sans télévision. Une question, puis silence. Finissez chaque histoire avant d'en ouvrir une autre. Après, notez tout de suite ce qui vous a surpris : c'est le début du livre.
Si vous voulez voir ce que ça donne quand c'est Jeanne qui pose les questions, l'essai est gratuit, deux appels et le début du livre en PDF, sans carte bancaire : commencer l'essai.
