Écrire ses mémoires, quand on a 70 ans ou plus, pose trois problèmes concrets : par quoi commencer, comment ne pas s'arrêter au bout de dix pages, et comment s'y prendre quand on n'aime pas écrire ou qu'on n'y arrive plus. Les trois ont une réponse simple, qui tient sur une feuille.
Pourquoi écrire ses mémoires après 70 ans est le bon moment
On croit souvent qu'il faut attendre d'avoir « fini » pour écrire. C'est l'inverse. Après 70 ans, on a trois choses qu'on n'avait pas avant : du temps, du recul sur ses propres décisions, et une mémoire des années lointaines souvent plus nette que celle de la semaine passée. Ce que vous savez de vos parents, de votre enfance, de votre premier emploi, vous êtes la dernière personne à le savoir. Vos enfants en connaissent des bribes. Vos petits-enfants, rien.
Écrire ses mémoires, ce n'est pas se mettre en avant. C'est laisser à ceux qui viennent une trace de ce qu'ils ne pourront jamais demander. Une vie ordinaire, racontée avec précision, est exactement ce que les familles cherchent.
Un plan en six périodes pour écrire ses mémoires
Ce plan n'est pas une liste de chapitres à remplir dans l'ordre. C'est une carte : commencez par la période qui vous vient le plus facilement, souvent la deuxième ou la troisième, et revenez aux autres plus tard. Pour chaque période, ne résumez pas : trouvez deux ou trois scènes, un jour précis, un lieu, des gens, ce qui s'est passé.
1. Avant vous : les parents et les grands-parents
Ce que vous savez d'eux, d'où ils venaient, ce qu'ils faisaient, comment ils se sont rencontrés, ce qu'ils disaient. Exemple de scène : votre grand-père à table, ce qu'il répétait, comment il tenait sa cuillère. Ce que vous ne savez pas, dites-le aussi : « je n'ai jamais su pourquoi ils avaient quitté le Nord ». Pour cette période, écrire l'histoire de sa famille explique comment interroger les autres membres de la famille.
2. L'enfance : la maison, l'école, le quartier
Le trajet pour aller à l'école, la pièce où vous dormiez, ce qu'on mangeait, les voisins, la première bêtise. Exemple de scène : le jour de la rentrée au certificat d'études, ce que vous portiez, qui vous a accompagné. C'est la période la plus riche pour vos petits-enfants, parce que c'est celle qui ressemble le moins à leur monde.
3. La jeunesse : les études, le premier travail, les premiers départs
L'apprentissage ou le lycée, le service militaire, le premier emploi, la première paie et ce que vous en avez fait, le premier logement. Exemple de scène : votre premier jour de travail, le nom du chef, ce qu'on vous a fait faire, ce que vous avez dit en rentrant le soir.
4. Le couple et la famille : la rencontre, le mariage, les enfants
Comment vous vous êtes rencontrés, ce qui s'est dit, ce qu'en ont pensé les parents, le mariage tel qu'il a été, pas tel qu'on le raconte aux fêtes. Les naissances, les déménagements. Exemple de scène : la nuit où l'aîné est né, où vous étiez, qui a prévenu qui.
5. Le métier et les années de milieu de vie
Ce que vous avez fait pendant trente ans, et ce que ça voulait dire concrètement : les horaires, les collègues, un jour ordinaire, le jour où ça a changé. Les décisions : pourquoi ce métier, pourquoi cette ville, pourquoi rester ou partir. Exemple de scène : le jour où vous avez annoncé que vous arrêtiez, ou le jour où on vous l'a annoncé.
6. Depuis la retraite : ce qui compte maintenant
Les petits-enfants, ce que vous faites de vos journées, ce que vous avez appris tard, les gens qui sont partis. Pas un bilan : des scènes encore. Exemple : le dernier repas de famille où tout le monde était là.
Six périodes, deux ou trois scènes par période, cela fait douze à dix-huit scènes. C'est un livre. Avec ces quinze-là, vos mémoires existent.
Les erreurs classiques quand on écrit ses mémoires
On les retrouve dans presque tous les manuscrits qui s'arrêtent en route.
Commencer par la naissance. « Je suis né le… » est la phrase qui tue le plus de projets. Elle oblige à tout raconter dans l'ordre, et l'ordre est épuisant. Commencez par la scène qui vous vient, n'importe où dans la vie, et rangez après.
Résumer au lieu de raconter. « J'ai eu une enfance heureuse malgré le peu de moyens » pourrait être écrit par des millions de gens. « Le samedi, ma mère chantait au lavoir » n'est qu'à vous. Chaque fois que vous écrivez « c'était une période », arrêtez-vous et cherchez le jour. La méthode est détaillée dans raconter sa vie dans un livre.
Expliquer ses sentiments. « J'étais triste », « j'étais fière » : le lecteur n'en a pas besoin si vous racontez les faits. Si vous écrivez que vous êtes resté sur le quai jusqu'à ce que le train disparaisse, tout le monde comprend.
Se montrer sous son meilleur jour. Vous avez le droit de taire ce que vous voulez. Mais ce que vous choisissez de raconter, racontez-le tel quel. Un récit où tout le monde était gentil et où vous aviez toujours raison ne sera pas cru, donc pas relu.
Vouloir que ce soit bien écrit. C'est l'erreur la plus coûteuse. Le texte brut, avec vos tournures et vos répétitions, est celui qui vous ressemble. On pourra le relire et le ranger. On ne pourra jamais retrouver une voix lissée dès le premier jet.
Écrire ou dicter ses mémoires
Beaucoup de gens ne s'y mettent pas parce qu'ils croient qu'il faut écrire. C'est faux. Les mémoires ont besoin d'être dits, pas rédigés.
Écrire convient si vous avez toujours écrit, des lettres, un journal, des rapports, et si la main et les yeux suivent. Le stylo ou le clavier obligent à choisir ses mots, et le texte sort presque propre.
Dicter convient à presque tout le monde, et surtout à ceux qui parlent mieux qu'ils n'écrivent, c'est-à-dire la plupart des gens. On va plus vite, on donne plus de détails, on se censure moins. Un téléphone en mode dictaphone, posé sur la table, suffit. Les téléphones récents transcrivent aussi la voix en texte au fur et à mesure ; il faut relire, les noms propres sont souvent mal reconnus. Un proche peut ensuite ranger le texte.
Se faire interroger est la troisième voie, et la plus ancienne. On raconte toujours mieux à quelqu'un qu'à une feuille : un enfant, un petit-enfant, un biographe, ou une voix au téléphone qui revient la semaine suivante en se souvenant de ce qu'on a dit. La règle est la même dans tous les cas : ce qui est écrit, ce sont vos mots, pas ceux de l'interlocuteur.
Si vous dictez ou vous faites interroger, gardez les enregistrements. Dans vingt ans, votre voix comptera autant que le texte.
Quel logiciel pour écrire ses mémoires
La réponse est décevante pour qui espère un outil magique : le logiciel compte beaucoup moins que la régularité. Voici les options, du plus simple au plus équipé.
| Outil | Pour qui | Ce que ça fait | Ce que ça ne fait pas |
|---|---|---|---|
| Un cahier et un stylo | Ceux qui ont toujours écrit à la main | Un objet unique, votre écriture | Corriger, réorganiser, imprimer en plusieurs exemplaires |
| Un traitement de texte (LibreOffice, gratuit, ou Word) | Ceux qui tapent au clavier | Corriger, déplacer, mettre en page, exporter en PDF | Vous dire quoi raconter |
| La dictée vocale du téléphone | Ceux qui préfèrent parler | Transcrit la voix en texte au fil de la parole | Reconnaître les noms propres sans relecture |
| ChatGPT (version gratuite, ou Plus à 23 € par mois TTC selon le Blog du Modérateur) | Ceux qui sont à l'aise avec l'informatique | Ranger, couper les répétitions, proposer des questions | Garder vos mots si on ne le lui impose pas ; il lisse et parfois ajoute |
| Une application de récit de vie (Elefantia, « Mon récit en livres » à partir de 49 € selon elefantia.ai) | Ceux qui veulent être guidés par des questions, sur un téléphone | Pose les questions, transcrit, met en forme, imprime | Vous appeler : c'est à vous d'y penser chaque semaine |
| Un service d'impression à la demande | Ceux qui ont déjà le texte | Un vrai livre relié, à partir d'un PDF | Écrire à votre place |
| Un appel hebdomadaire (Jeanne) | Ceux qui n'aiment pas écrire et n'ouvriront pas une application | Pose les questions, écrit avec vos mots exacts, imprime | Construire un roman ; corriger seule un nom mal entendu |
Sur l'IA, une règle : elle peut ranger, elle ne doit pas rédiger. Donnez-lui vos phrases, interdisez-lui d'en ajouter, et relisez avec la question « est-ce que j'ai vraiment dit ça ? ». Ces outils, leurs prix et leurs pièges sont comparés dans faire écrire sa biographie.
Écrire ses mémoires avec Jeanne, par téléphone
Parmi ces outils, voici celui que nous avons construit, présenté comme une option parmi d'autres, avec ses limites.
Jeanne est une voix créée par ordinateur. Elle vous téléphone chaque semaine, à l'heure convenue, sur votre fixe ou votre portable. Elle pose une question, écoute, relance, et se souvient de tout d'un appel à l'autre. Elle dit à chaque appel qu'elle est un programme. Le livre s'écrit avec vos mots exacts, rien n'est ajouté. Vous le relisez sur papier, en gros caractères, avant votre famille, et vous retirez ce que vous voulez. Vos enfants reçoivent le soir de chaque appel deux minutes de votre voix et ce qu'ils ne savaient pas.
Ce que ça coûte : 249 € pour le livre complet en PDF, 349 € pour le livre relié, sur 24 appels et six mois, les enregistrements remis. On arrête quand on veut, remboursé au prorata. L'essai est gratuit, deux appels et le début du livre en PDF, sans carte bancaire (la page des prix).
Ce que ça ne fait pas : Jeanne ne remplace pas un biographe si vous voulez un texte construit comme un roman. Elle peut mal entendre un nom de lieu, à corriger à la relecture. Ce qui est dit « entre nous » n'est pas écrit. Ce n'est pas une téléassistance. Le reste est sur la page honnêteté.
Transmettre son histoire : à qui, et quand la donner à lire
Une fois le texte là, reste la question qu'on repousse : qui le lit, et quand.
Relisez d'abord seul, sur papier, en gros caractères si besoin. Retirez ce que vous ne voulez pas transmettre ; c'est votre droit.
Faites ensuite lire une personne, une seule, qui vous connaît bien. Pas pour l'orthographe : pour vérifier que c'est vous. Si elle ne vous entend pas en lisant, le texte a été trop arrangé.
Puis donnez-le de votre vivant. C'est le point que beaucoup ratent. Des mémoires qu'on découvre après un décès sont lus en pleurant, une fois, et rangés. Des mémoires reçus à Noël, de la main de leur auteur, sont lus, discutés, et donnent lieu à des questions auxquelles vous pourrez encore répondre. Un exemplaire par enfant, un par petit-enfant en âge de lire, et un pour vous.
Enfin, gardez les enregistrements s'il y en a, et dites où ils sont. Un fichier audio, sauvegardé à deux endroits, avec le nom et la date, est ce qui restera quand le papier aura jauni.
Questions fréquentes
Par où commencer pour écrire ses mémoires ?
Par la scène qui vous vient le plus facilement, pas par la naissance. Racontez un jour précis, avec le lieu, les gens et ce qui s'est passé, puis un autre. Quand vous avez une dizaine de scènes, rangez-les dans le plan en six périodes.
Quel logiciel pour écrire ses mémoires ?
Un traitement de texte gratuit comme LibreOffice suffit pour écrire, corriger et exporter en PDF. Pour dicter, la reconnaissance vocale du téléphone fait l'affaire, à relire. Les IA et applications peuvent aider à ranger, à condition de ne pas les laisser rédiger.
Dit-on « mes mémoires » au féminin ou au masculin ?
Au masculin quand il s'agit du récit de sa vie : on écrit « des mémoires passionnants ». Au féminin, « la mémoire » désigne la faculté de se souvenir. Le livre que vous écrivez, ce sont vos mémoires, au masculin.
Et si je n'ai rien d'extraordinaire à raconter ?
C'est ce que disent presque tous ceux qui s'y mettent, et presque tous se trompent. Ce qui vous paraît ordinaire, le lavoir, l'école à pied, le premier téléphone du quartier, est un autre monde pour un petit-fils de quinze ans. Ce n'est pas l'extraordinaire qui fait relire des mémoires, c'est la précision.
Si vous préférez qu'on vous pose les questions plutôt que de tenir le stylo, l'essai gratuit comprend deux appels de Jeanne et le début du livre en PDF.
